En conversation :

Rocco Forte Hotels
NOV. 5th

... Olga Polizzi, Paolo Moschino et Philip Vergeylen

Située sur la côte de Palerme, la Villa Igiea fait partie du dernier joyau de la gamme Rocco Forte Hotels. Commissionnée autrefois par l’illustre famille Florio, la villa fut construite par Ernesto Basile, l’architecte le plus réputé de l’île à l’époque. L’hôtel phare participe depuis plus d’un siècle à la riche histoire sicilienne ainsi qu’au splendide héritage baroque de la capitale.

Ce lieu mérite donc tout le respect qui lui est dû – une particularité qu’Olga Polizzi, directrice de la création chez Rocco Forte Hotels, n’a pas mise de côté lors de l’acquisition de la propriété par Sir Rocco Forte en 2018. Insuffler un esprit dynamique et moderne à la Villa Igiea, tout en respectant la beauté originale de l’architecture et l’âme de l’hôtel, n’était pas une mince affaire. Olga Polizzi a donc confié la tâche ardue à une équipe de créateurs qu’elle a longtemps admirée : Paolo Moschino et Philip Vergeylen, du studio Nicholas Haslam, à Londres. 

Nous les avons invités avec Olga Polizzi pour revisiter les découvertes, les épreuves, les réussites et les satisfactions de leurs deux années d’efforts minutieux.

Philip Vergeylen : J’ai vu l’hôtel pour la première fois il y a six ou sept ans. J’ai préparé la soirée du cinquantième anniversaire de ma sœur à la Villa Igiea. Nous avons pu nous rendre compte de son état original avant que toi et Sir Rocco n’aient été impliqués dans sa rénovation.

Olga Polizzi : Tu ne m’avais jamais dit ça, Philip ! (rires)

PV : C’est vrai… ? Quoi qu’il en soit, nous avions invité tout le monde parce que l’hôtel était considéré comme le plus beau de Palerme. Sa grandeur passée transparaissait encore malgré le fait que la bâtisse ne tombe quelque peu en ruines. À un moment, Paolo et moi avons commencé à nous demander : “Si nous pouvions rénover cet endroit, nous ferions ça ici et ça là, et ceci devrait être mis là…” Et ainsi de suite. Puis, un jour en 2018, le téléphone a sonné dans le bureau : “C’est Mme. Polizzi.” Nous pensions que ce serait à propos de quelques chaises ou textiles que tu aimes tant – mais tu nous as appelés pour nous demander ce que nous pensions du projet de rénover la Villa Igiea.

Paolo Moschino : C’était vraiment, vraiment un rêve qui devenait réalité ! En particulier parce que nous étions fous amoureux de son histoire – la famille Florio, Palerme… La Villa Igiea n’est pas seulement un lieu pour les Siciliens ; à l’époque, c’était aussi une destination internationale. Tout le monde s’y rendait.

OP : Exactement. Il y a un siècle, chaque chef de gouvernement, chaque tête couronnée – tous y sont allés. Ainsi que les millionnaires des plus grandes familles. Et cela ne devait pas être si facile de s’y rendre, à l’époque, mais tous y ont séjourné.

PV : pour nous, c’est cette riche histoire qui a donné naissance au concept. Certes, nous sommes au 21e siècle, et les hôtes ont besoin d’un niveau de confort différent qu’à l’époque. Mais je n’avais aucun doute de l’importance de conserver l’esprit du lieu.

OP : Et les formidables transformations que vous avez faites ont permis aux personnes qui entrent dans l’hôtel de s’exclamer : “C’est comme ça que c’était.” Évidemment, nous savons tous que la vérité est bien différente : c’est le jour et la nuit, ce que vous avez réussi. Mais on dirait que l’état actuel est d’époque – simplement plus en ordre et plus confortable. L’impression que vous avez donnée est celle d’un retour vers le passé, vraiment ! Et c’est extrêmement réussi, et très difficile à réaliser. Les salles de bain sont bien sûr complètement différentes. Nous en avons discuté tout au début : partout où nous avions de l’espace, nous voulions aménager des douches et des baignoires, ainsi que des bidets. Vous avez opté pour du bois sombre de toute beauté pour les bassins, il me semble que vous vous êtes inspirés de Basile. Et tous ces carreaux magnifiques de la région. C’est de pure inspiration sicilienne – mais c’est ce que la Sicile fait de meilleur.

PM : Je me demande quand est-ce que nous étions tous réunis là-bas pour la dernière fois. C’était il y a au moins trois ans, non ?

OP : Oh, c’était sûrement avant le début des rénovations. Et nous en avons eues… Mais c’est ce que j’ai préféré faire avec vous. Il y a tout le temps une multitude de manières de concevoir un projet – certaines fonctionnent, d’autres pas. Vous avez toujours été ouverts à la discussion. 

PV : Et vous vous souvenez que nous avons aussi pris ensemble la décision que tout ce que nous pouvions produire localement serait fait sur place ? Nous ne voulions pas importer des coffrets du Japon, par exemple. La pierre vient d’ici ; tout le marbre aussi. Le carrelage est peut-être le meilleur exemple de ce choix délibéré : ils ont tous été fabriqués par des ateliers artisanaux de petite taille parce qu’il n’y en avait pas un qui puisse prendre seul en charge toute la commande. 


OP : Et tout ce qui n’a pas pu être produit en Sicile provient quand même d’Italie.

PM : Vous souvenez-vous de la petite maison de ventes aux enchères que nous avons dénichée, Trionfante ?

OP : Oh oui ! Cet endroit est fantastique.

PM : Ce moment était vraiment amusant – cette recherche constante de la perle rare. En fait, nous avons trouvé beaucoup de perles. Benedetto Trionfante lui-même, comme presque tous les habitants de Palerme, admirent la Villa Igiea. Je ne suis pas certain que vous ayez déjà entendu cette histoire, mais nous avons eu un problème avec les lanternes du bar. Nous avons téléphoné à Benedetto dans la matinée et on lui a dit : “On a désespérément besoin de lanternes.” Moins d’une heure plus tard, il est arrivé avec un camion plein – nous n’avions plus qu’à faire notre sélection. Et les réparations faites sur celles que nous avons choisies ont été terminées dans l’heure. Nous avons pu les attacher le soir-même. Ces moments-là n’ont pas été seulement gratifiants mais aussi très amusants.

PV : la chose la plus difficile était de se mettre d’accord avec le Service [des monuments historiques de la ville]. Communiquer avec eux était parfois épuisant, n’est-ce pas ?

OP : Paolo, tu as été excellent pour collaborer avec eux, pour créer cette relation de confiance. Et à la fin, nous l’avons fait. Nous avons dû nous limiter sur la palette de couleurs utilisable – ils étaient très stricts à ce sujet – mais ça a finalement très bien marché. 

PM : Nous avons pu mener à bien environ 90 pour cent de ce que nous avions entrepris.

OP : Pour revenir sur le sujet de la décoration… Pour moi, l’un des points forts fut le travail que vous avez fait avec San Patrignano [l’atelier d’artisanat de la réhabilitation éponyme du centre Le Marche pour les anciens toxicomanes]. Je souhaiterais que chaque pays dans le monde ait un [centre identique]. Vous leur avez commandé une grande quantité de papier peint, n’est-ce pas ? Que nous leur avons-nous commandé de plus ?

PM : Ils sont capables de fabriquer de magnifiques chandeliers en fer forgé, et quelques lanternes.

OP : Vraiment, ils peuvent faire tout ce qu’on leur demande, n’est-ce pas ? C’est tout bonnement extraordinaire. Et bien sûr, nous avons aussi conservé nombre de pièces du mobilier d’origine ; chaque objet a été pris en compte et l’inventaire a atteint des proportions gigantesques. Par exemple, il y avait ces superbes coffres du XVIIe et XVIIIe siècles dans les couloirs. Tous les beaux objets ou tout ce qui avait de la valeur, nous avons voulu le garder.

MP : Et pour les autres endroits, nous nous sommes inspirés de ce qui était déjà présent pour le mettre en valeur. Un exemple flagrant sont les fresques de la chambre Basile – ces couleurs, ce bleu sarcelle, le bleu profond et les dorures – sont évidemment restées intactes ; elles n’ont été que restaurées. Mais elles ont permis de choisir la palette de couleurs utilisées pour les papiers peints et la toile de jute dans les chambres. Nous avons donc dû ajuster les tons non seulement en fonction du Service mais aussi en tenant compte des couleurs originales de la villa. Le processus d’élaboration nous a permis d’être vraiment créatifs.

OP : Quant aux démarches qui me semblent avoir fonctionné à la perfection ou celles qui nous ont plaisamment surpris, je ne sais pas pour vous deux, mais je dois dire que pour moi, c’est le bar.

PM : Absolument. Le bar est un vrai succès.

OG : Je peux vous le dire, maintenant que c’est terminé (rires), mais quand j’ai vu les motifs, à l’arrière du bar… Je n’étais pas contre, mais je me disais : “Je ne suis pas sûr que ce mélange fonctionne ; c’est juste bizarre.” Vous avez décidé d’utiliser du fer forgé au sommet des étagères pour rappeler les éléments déjà existants et je n’étais vraiment pas sûr de ce choix. Mais quand je l’ai finalement vu in situ, j’étais très étonné – j’ai adoré. Et c’est une pièce charmante maintenant. Les peintures murales sont mieux dégagées pour les admirer. Et les chandeliers – splendides. Rappelez-moi où vous les avez trouvés...

PV : Ils proviennent de Gomiero, une autre manufacture artisanale d’exception, dans la région de Veneto. Nos conceptions étaient très délicates, difficiles à exécuter, mais il les a produites exactement selon nos spécifications.

OP : Et l’autre bonne surprise est la bibliothèque. Je raffole de cet espace, de ce que vous en avez fait. Ces deux anciens bureaux – les bureaux de Basile – sont ravissants. Et les murs à rayures...

PM : Nous avons convaincu [le Service] d’accepter ces rayures ! (rires) Avant, c’était un espace complètement vide avant mais désormais, c’est plein de vie. Notre équipe nous a confié que parfois, les hôtes passent une heure ou plus ici, à se détendre ou à lire.

OP : Et il y a aussi les toilettes dames et hommes que vous avez créées en bas – la manière dont vous avez pu préserver ce plafond peint extraordinaire. Vous vous souvenez que cette pièce était utilisée comme bureau ? Il y avait six ou sept personnes assises, ici, et le public n’avait jamais pu y accéder. Vous avez eu cette idée géniale d’implémenter cette sorte de boîte, au centre, pour les toilettes, qui ne monte pas jusqu’au plafond, pour que chacun puisse apprécier les peintures.


PV : Oui, ça a été un vrai succès. Transformer un endroit qui servait de coulisses en lieu à part entière, et trouver une façon de rendre cette chose invisible – et à laquelle on ne pouvait de toute manière pas y toucher – en un véritable show.

OP : Vous savez, certains créateurs ne veulent jamais être contredits et rendent les choses difficiles. Vous, au contraire, les avez rendues plus faciles. Et votre sens de l’humour ne vous a jamais quitté. Dieu sait que pour une tâche de cette ampleur, on en a grand besoin.